Friedrich Hölderlin

… des Himmels Höhe glänzet Den Menschen dann, wie Bäume Blüt umkränzet.
… et brille alors la hauteur Du ciel sur l’homme, comme couronnent l’arbre les fleurs.
(Derniers vers écrits par Hölderlin.)

« Poèmes à la fenêtre »

Publié par les éditions Ressouvenances : http://www.ressouvenances.fr/Hoelderlin-F-Poemes-a-la-fenetre

Présentation le 22 Mai 2016, à la librairie « L’autre Livre », Paris : https://www.youtube.com/watch?v=ogQmF7XaoUg

 

Les vingt-huit poèmes de Friedrich Hölderlin présentés ici – dans l’ordre chronologique, autant que ceci puisse être établi, de l’édition «Friedrich Hölderlin, Sämtliche Werke und Briefe» (Michael Knaupp, Carl Hanser Verlag, München, 1993) – furent écrits, très probablement, durant les onze dernières années de sa vie, de 1832 à 1843, à Tübingen, dans sa chambre de la tour dont les fenêtres donnaient sur le Neckar et les Alpes souabes au loin, où il vécut ses trente-six dernières années, hébergé par le charpentier Zimmer après sa crise de « folie ».

Le lecteur intéressé par les détails biographiques pourra se reporter aux nombreux ouvrages consacrés à Hölderlin et son supposé « cas psychiatrique », de même qu’il pourra consulter son œuvre antérieure, bien plus célébrée que ces poèmes-ci, pour apprécier la modification stylistique qu’ils représentent dans l’œuvre de l’auteur, et qui a souvent, à tort selon moi, été perçue par la critique comme une régression.

La plupart des fous n’étant pas poètes et la plupart des poètes n’étant pas fous, le fait de savoir si Hölderlin l’était ou non, et si oui, quand et à quel point, est de mon point de vue d’un intérêt purement anecdotique. De plus, cette question colore indûment l’interprétation de ces poèmes : sachant que leur auteur fut diagnostiqué comme fou, tout un pan de la critique a lu comme des preuves d’aliénation leur retour à une prosodie de forme fixe, alors que l’idée n’en viendrait pas à un lecteur non prévenu. C’est pourquoi aussi je n’ai pas estimé utile de reproduire ici les dédicaces des poèmes signés par Hölderlin du nom de Scardanelli et accompagnées de dates qui vont du xviie au xxe siècle. Elles ne sont certes pas sans intérêt, mais ne jettent pas de lumière particulière sur les textes eux-mêmes.

Les poèmes de ces dernières années présentent majoritairement les caractères suivants : pour ce qui est de la prosodie, pentamètres ou hexamètres iambiques (respectivement cinq ou six accents toniques, placés sur les syllabes paires), à rimes féminines ; pour ce qui est du contenu, la contemplation impersonnelle.
J’ai choisi de traduire ceux qui présentent ces trois caractéristiques, dont je pense que la combinaison est signifiante.
Le titre en est, pour 21 d’entre eux, le nom d’une saison (huit « Printemps », six « Hivers », cinq « Étés », deux « Automnes »), pour trois d’entre eux « La Vue », et l’apparition des phénomènes naturels est également au centre des quatre autres (« Conviction», « Le destin de l’Esprit », « L’Homme », « Grèce »).

Alors que disparaissent les références aux dieux et au moi (plus de « ich », « mir») pour faire place à la seule apparition du monde extérieur et permanent, la prosodie choisie devient elle aussi comme un phénomène extérieur et permanent, qui « appelle » et structure la parole, à la façon d’une « machine à penser », pour reprendre l’ex- pression de Louis Aragon.

Ces poèmes sont « impersonnels » dans la mesure où le sujet n’en est plus l’homme et son « petit tas de secrets » (André Malraux), dont il ne « reste » rien, mais l’« ouvert ».
On pense à la parole bouddhique : « Il y a le chemin, mais pas le voyageur. »
Hölderlin l’a d’ailleurs très clairement formulé a contrario dans le poème « Der Mensch»:

Wenn aus sich lebt der Mensch und wenn sein Rest sich zeiget,
So ists, als wenn ein Tag sich Tagen unterscheidet,
Daß ausgezeichnet sich der Mensch zum Reste neiget,
Von der Natur getrennt und unbeneidet.

Quand de lui-même vit l’homme et quand son reste apparaît,
C’est comme quand s’est un jour des autres jours dissocié,
Que sur son reste concentre l’homme son intérêt,
Coupé de la nature et en rien envié.

La forme

La prosodie adoptée par Hölderlin dans ces poèmes est donc faite de pentamètres et hexamètres iambiques rimés, les rimes étant féminines.
Souvent Hölderlin les a offerts à ses quelques visiteurs, et les a composés devant eux en quelques minutes.
L’un deux, Johann Georg Fischer, écrit :

Il se mit à écrire, scandant de la main gauche chaque vers dont il saluait l’achèvement d’un hem ! de satisfaction.

(cité dans André Alter, Hölderlin, Le Chemin de Lumière, Champ Vallon, 1992)

Ce témoignage est particulièrement intéressant quand on considère la perfection formelle des poèmes en question, qui implique soit une longue maturation intérieure et une sorte de « mise en scène » de l’improvisation, soit une telle intériorisation des « contraintes » (pour employer le vocabulaire de l’Oulipo) prosodiques que celles-ci « produisaient » le texte.
Citons à ce propos David Bellos, traducteur américain de Georges Perec, « lorsque votre esprit est engagé dans la poursuite de schèmes à plusieurs niveaux, vous trouvez des ressources dans votre langue dont vous n’aviez jamais su qu’elles s’y trouvaient » – réflexion pertinente aussi bien pour ce qui concerne la création poétique qui s’impose des contraintes préétablies, que pour sa traduction.

La perfection formelle atteinte ici par Hölderlin est en effet impressionnante :
Sur les deux-cent soixante vers que comptent ces vingt-huit poèmes, tous sont des pentamètres ou hexamètres iambiques à rimes féminines c’est-à-dire de onze ou treize syllabes, à l’exception de neuf vers (plus quelques rares cas ou la diction peut hésiter entre l’iambe et le trochée, mais est emportée vers l’iambe par le rythme environnant):

  • Der Sommer (I) : vers 12 : heptamètre (7 accents toniques) de 15 syllabes.
  • Der Winter (i): vers 2 : pentamètre à rime masculine de 10 syllabes ; vers 3 : tétramètre (4 accents toniques) de 9 syllabes ; vers 4 : hexamètre à rime masculine de 12 syllabes ; vers 7 : heptamètre de 15 syllabes.
  • Der Geistes Werden : vers 5 : hexamètre de 11 syllabes, 3 trochées.
  • Griechenland: vers 2 : un anapeste et deux trochées
  • Der Frühling (V) : vers 8 : pentamètre de 12 syllabes
  • Der Frühling (vii): vers 5 : tétramètre de 9 syllabes.

Donc, 97 % de pentamètres ou hexamètres iambiques à rime féminine, c’est-à-dire une conformité remarquable aux contraintes auto-imposées, à la structure choisie pour la « machine à penser », quand on sait par exemple que même le monument du pentamètre iambique que constituent les Sonnets de Shakespeare est très loin de présenter la même régularité.
(Pour aider le lecteur à scander les vers en allemand, nous avons souligné dans cette édition les syllabes accentuées. La ou les césures des vers sont marquées par une espace forte.)
L’importance du rythme, et du son en général (iambes, césures, rimes, rimes internes, répétitions, mots se répondant en échos, assonances et allitérations) dans ces poèmes rappelle les paroles d’Hölderlin rapportées par Bettina Von Arnim:

 Les lois de l’esprit sont rythmiques. […] Tant que le poète en est encore à chercher l’accent métrique et n’est point emporté par le rythme, sa poésie est sans vérité […] ce qui est poésie, c’est que l’esprit ne puisse s’exprimer seulement qu’en rythmes, que sa langue ne soit que rythme

(cité dans Armel Guerne, Les Romantiques allemands, Desclée de Brouwer, 1956).

La traduction

Mon objectif en tant que traducteur a été ici de faire « entendre » autant que possible cette musique en essayant de reproduire la structure musicale des poèmes d’Hölderlin, pour faire de ces traductions des échos sonores des originaux, et par là aider peut-être à mieux entendre les textes allemands, en reproduisant, tout en restant au plus près possible du sens :

  • le nombre d’accents toniques (ou groupes phoniques, unités de souffle) par vers ;
  • le nombre de syllabes par vers ;
  • l’emplacement de la (ou des) césures dans le vers ;
  • les rimes (mais malheureusement pas leur caractère systématiquement féminin) et leur ordonnancement.
  • autant que possible les répétitions et échos de mots ainsi que leur place dans le vers, et quand j’ai pu en trouver le moyen, certaines assonances et allitérations.

Ceci amène bien sûr à des choix de traduction, des tournures, des inversions qui ne seraient pas nécessaires si l’on ne se préoccupait que du sens.

La recherche du rythme conduit aussi à utiliser des mots « chevilles » (typiquement: « là »), pratique généralement décriée par ceux qui oublient que, comme tout bon artisan, le poète traduit en utilisait lui-même (ici : doch, aber, dann, so…) et dans le même but. Pour ce qui est de l’évocation du pentamètre ou hexamètre iambiques, cette rythmique régulière fait partie de la tradition poétique des langues anglaise et allemande, langues accentuées, et non pas de la tradition poétique française, qui s’attache au nombre de syllabes plutôt qu’au nombre d’accents toniques. Justement, mon but a été de faire entendre en français le rythme du texte d’origine, plutôt que de le « franciser ». C’est-à-dire de faire entendre (pas nécessairement sous forme iambique, car ce n’est pas la nature du français), pour chaque vers le même nombre d’accents toniques, ou plutôt (dans une langue peu accentuée comme le français) le même nombre de « groupes phoniques » ou « unités de souffle », que dans l’original.

Il est nécessaire de préciser mon choix d’un parti pris important pour l’« écoute » de ces traductions : une diction française non-poétiqueuh :

La prononciation du e muet dans la diction poétique, alors qu’il est élidé dans la langue française telle qu’elle est parlée (sauf dans le Midi) est une spécificité française, qui ralentit le rythme et « prend de la place ». Ni l’allemand ni l’anglais n’ont de procédé équivalent : ce sont des langues accentuées et rythmées, contrairement au français, et leur poésie ne recourt donc pas à une diction artificielle pour produire une musique conventionnelle signalant que « ceci est de la poésie ».

Je me suis donc imposé comme règle pour ces traductions que le e muet doive toujours être prononcé de façon naturelle, c’est-à-dire élidé en général, comme il l’est dans le français que nous parlons. En cas de choc de consonnes dentales ou chuintantes ou identiques, ou d’accumulation de plus de deux consonnes en cas d’élision, ou dans les cas où son absence rendrait la prononciation difficile, le e est par contre prononcé naturellement : il suffit de se fier à son oreille.

J’ai de temps en temps dans ces traductions indiqué des apocopes par apostrophes, là où l’usage français accepte pareillement l’élision ou la non-élision du e muet, notamment dans les cas où sa prononciation modifierait le rythme du vers.

Je suis bien conscient que tout ceci est contraire à la police de la poésie qui surveille le vers français depuis le XVIIe siècle qui a vu Richelieu fonder l’Académie Française pour imposer une langue de cour distincte de la langue du peuple ; mais, encore une fois, cette dichotomie entre la langue académique et la langue parlée n’existe pas en allemand.

Rappelons que précédemment, les poètes de la Pléiade par exemple utilisaient souvent l’apocope :

« Ronsard prit position dans son Art Poétique : “Tu accourciras aussi (je dis en tant que tu y seras contraint) les vers trop longs : comme don’ra pour donnera, saut’ra pour sautera.” »

(Georges Lote, Histoire du vers français.)

Citons encore Remy de Gourmont :

« Il faut que les poètes sa- chent bien que la croyance à l’e est une survivance, comme la croyance aux fantômes. »

(« Le problème du style : questions d’art, de littérature et de grammaire », 1902)

Notons enfin qu’Hölderlin lui-même ne se prive pas dans ces poèmes de jouer sur l’élision par apocopes ou contractions orthographiques quand cela est nécessaire au respect du rythme : prächt’ge au lieu de prächtige, gehn au lieu de gehen, Berg’ au lieu de Bergen, Tag’ au lieu de Tage, etc.

Le disque joint à ce livre permettra au lecteur, s’il le veut, d’entendre ces traductions dans la diction voulue par leur auteur. Le propre d’une traduction étant d’être toujours perfectible, les éventuelles évolutions de celles-ci, ainsi que mes autres traductions de l’anglais et de l’allemand et mes réflexions sur la pratique de la traduction pourront dans le futur être consultées dans le site inter- net que je construis à cet effet : www.traduirelefondetlaforme.com

Claude Neuman

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©2017 Claude Neuman - Traduction de poésies Allemandes et Anglaises

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