Principes de traduction

Rimer avec l’auteur, reproduire le rythme

Mon objectif en tant que traducteur de poésie de langue anglaise et allemande est de faire « entendre » autant que possible le poème traduit en essayant de reproduire sa structure musicale, pour faire de ces traductions des échos sonores des originaux, et par là aider peut-être à mieux entendre les textes anglais et allemands, en reproduisant, tout en restant au plus près possible du sens :

  • le nombre d’accents toniques (ou groupes phoniques, unités de souffle) par vers ;
  • la rime et son ordonnancement.
  • autant que possible les répétitions et échos de mots ainsi que leur place dans le vers, et quand j’ai pu en trouver le moyen, certaines assonances et allitérations.
  • lorsque j’y parviens :

le nombre de syllabes par vers et l’emplacement de la (ou des) césures dans le vers, ce que j’ai fait pour les Späte Gedichte d’Hölderlin, pas pour Shakespeare par exemple. L’anglais étant tellement plus concis, je pense que le décasyllabe français oblige trop souvent à se priver de trop de sens. Pour les Sonnets j’ai choisi un dodécasyllabe qui n’est PAS un alexandrin, mais un « pentamètre français », à cinq accents toniques, ou « groupes phoniques ».

Tout ceci amène bien sûr à des choix de traduction, des tournures, des inversions qui ne seraient pas nécessaires si l’on ne se préoccupait que du sens.

La recherche du rythme conduit aussi à utiliser des mots « chevilles » (typiquement : « là »), pratique généralement décriée par ceux qui oublient que, comme tout bon artisan, le poète traduit en utilisait lui-même (chez Hölderlin par exemple : doch, aber, dann, so…) et dans le même but.

Pour ce qui est de l’évocation du pentamètre ou hexamètre iambiques, cette rythmique régulière fait partie de la tradition poétique des langues anglaise et allemande, langues accentuées, et non pas de la tradition poétique française, qui s’attache au nombre de syllabes plutôt qu’au nombre d’accents toniques, la poésie française en général – et par conséquent les traducteurs français de la poésie étrangère– se préoccupant de ce fait assez peu de la régularité rythmique, comme le font la poésie anglaise et allemande.

Justement, mon but a été de faire entendre en français le rythme du texte d’origine, plutôt que de le «franciser ». C’est-à-dire de faire entendre (pas nécessairement sous forme iambique, car ce n’est pas la nature du français), pour chaque vers le même nombre d’accents toniques, ou plutôt (dans une langue peu accentuée comme le français) le même nombre de «groupes phoniques » ou «unités de souffle », que dans l’original.
(Pour employer le jargon des « traductologues », une approche « sourcière » et non « cibliste »).

Il est nécessaire de préciser mon choix d’un parti pris important pour l’« écoute » de ces traductions : une diction française non-poétiqueuh.

La prononciation du e muet dans la diction poétique, alors qu’il est élidé dans la langue française telle qu’elle est parlée (sauf dans le Midi) est une spécificité française, qui ralentit le rythme et «prend de la place ». Ni l’allemand ni l’anglais n’ont de procédé équivalent : ce sont des langues accentuées et rythmées, contrairement au français, et leur poésie ne recourt donc pas à une diction artificielle pour produire une musique conventionnelle signalant que « ceci est de la poésie ».

Je me suis donc imposé comme règle pour ces traductions que le e muet doive toujours être prononcé de façon naturelle, c’est-à-dire élidé en général, comme il l’est dans le français que nous parlons.
En cas de choc de consonnes dentales ou chuintantes ou identiques, ou d’accumulation de plus de deux consonnes en cas d’élision, ou dans les cas où son absence rendrait la prononciation difficile, le e est par contre prononcé naturellement : il suffit de se fier à son oreille.
J’ai de temps en temps dans ces traductions indiqué des apocopes par apostrophes, là où l’usage français accepte pareillement l’élision ou la non-élision du e muet, notamment dans les cas où sa prononciation modifierait le rythme du vers.

Je suis bien conscient que tout ceci est contraire à la police de la poésie qui surveille le vers français depuis le xviie siècle qui a vu Richelieu fonder l’Académie Française pour imposer une langue de cour distincte de la langue du peuple ; mais, encore une fois, cette dichotomie entre la langue académique et la langue parlée n’existe ni en anglais ni en allemand.

Rappelons que précédemment, les poètes de la Pléiade par exemple utilisaient souvent l’apocope : «Ronsard prit position dans son Art Poétique : “Tu accourciras aussi (je dis en tant que tu y seras contraint) les vers trop longs : comme don’ra pour donnera, saut’ra pour sautera.” » (Georges Lote, Histoire du vers français.)

Citons encore Remy de Gourmont :

Il faut que les poètes sachent bien que la croyance à l’e est une survivance, comme la croyance aux fantômes.

(«Le problème du style : questions d’art, de littérature et de grammaire », 1902)

Notons enfin que les auteurs traduits, notamment Shakespeare et Hölderlin, ne se privent pas de jouer eux-mêmes sur l’élision par apocopes ou contractions orthographiques quand cela est nécessaire au respect du rythme.

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©2017 Claude Neuman - Traduction de poésies Allemandes et Anglaises

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